Miguel Ramos, photographe au milieu

Il y a différents degrés de talent et Miguel Ramos aimerait avoir la bouteille pleine. Parce qu’il a toujours été attiré par le coté obscure de la force artistique, la création, il décide d’embrasser la délicieuse carrière de photographe auteur en 2016.

Miguel Ramos est un Bordelais de 38 ans, vacciné et qui a encore toutes ses dents (je n’ai pas vérifié). Je l’ai rencontré, il y a 3 ans, après avoir découvert son travail photographique sur les réseaux sociaux, notamment ses Polaroid. Je me suis dit que ce jeune homme avait un oeil et une sensibilité artistique remarquable et qu’il méritait bien sa place sur le site ! Pour l’anecdote, cet article, n’a bien failli jamais voir le jour, pour cause, je suis la “boulette” d’Happe:n… J’ai perdu tous les fichiers de l’interview. Mais ce n’est sans compter sur la patience de Miguel, qui a accepté de me recevoir chez lui, une seconde fois. Il se dévoile aujourd’hui, après quelques bières et sans pudeur. 

Tu te définis comme un “Artiste au milieu, mais pas très doué sur les bords”. J’aime beaucoup, mais pourquoi ?

Il y a certains artistes qui ont trouvé leur langage, leur discours, leur technique et moi, j’ai le sentiment de ne jamais accomplir l’oeuvre jusqu’au bout. Il me manque toujours quelque chose. C’est ce qui me permet de chercher de nouvelles choses, à vouloir faire mieux. J’ai l’impression d’être sans cesse en phase de recherche et jamais en phase de production. Peut être que mon truc, c’est de faire plein de choses différentes en même temps. Ça part un peu dans tous les sens. Ma principale frustration est de ne pas trouver mon langage, ce truc qui me ferait vraiment vibrer… Y’a une culture du zapping technique et de la frustration que je n’arrive pas à dompter et à affronter. J’aime photographier l’humain. J’aime la rencontre. Dans beaucoup de mes images, je redonne de l’importance aux choses et les remets un peu à leur vraie place. Mais je n’arrive pas à définir concrètement mon univers.

Où puises-tu ton inspiration ?

Je suis curieux de tout, un truc tout con, peu m’inspirer une image. Ça vient tout seul. Par exemple, je suis tombé sur la photo de la fameuse comète Tchouri où la sonde Rosetta a atterri. Juste avant d’atterrir, elle a pris une série de clichés qu’ils ont diffusé. Je trouvais ça fabuleux. Cette roche et cette aura blanche derrière dans ce noir profond… Visuellement je trouve ça très intéressant. Donc j’ai eu envie d’essayer de le faire. Je cherche alors des techniques, je fais des tests, je passe parfois à coté mais du coup ça débouche à des choses intéressantes aussi. Lors de ma dernière session, au bout de 2 min, je me suis lassé. Il faut que je trouve autre chose pour aller un peu plus loin, pour que le résultat me touche. Le travail d’un photographe, un tableau et le cinéma m’influencent beaucoup aussi. Je suis très cinéphile. Je m’inspire de l’esthétique des films. J’ai appris à me nourrir de plein de choses. Je suis un peu une éponge. J’apprends vite des univers à droite à gauche et c’est comme ça que je construits mes démarches artistiques.

Dans la manière de construire une narration au sein d’une image, Gregory Crewdson que j’adore, m’a beaucoup influencé. Son travail est fabuleux. Tu as l’impression que ce sont des scènes tirées d’un film. C’est très cinématographique, avec une logistique hallucinante. Il a une grosse équipe et n’hésite pas à utiliser de gros moyens pour une image. Tu as tout dans cette scène qui peut t’emmener dans une histoire que tu vas pouvoir te créer. Visuellement, c’est juste incroyable. Ma série “Tête d’ampoule” à clairement été inspirée de ce mec là. Je trouve ça tellement beau, tellement mystérieux. C’est quelque chose qui me parle plus, parce que je suis incapable de saisir l’instant ou de faire de la street photo. Je créé mon réel, je le mets en situation et en lumière. Il y a aussi Ryan McGinley, avec ses modèles imparfaits, ses images imparfaites, mais avec cette perfection d’instant naïf, candide, c’est frais. Tu ressens une sensation de liberté, sans contrôle, les gens sont purs, sont francs. Ça me plait car ça met en beauté des choses qui ne le sont pas forcément. j’ai été très inspiré de ce truc là, j’ai testé ça en studio avec quelques modèles et c’était très agréable à faire. Il y avait aucune maitrise. Je cadrais et je déclenchais pendant que le modèle occupait l’espace comme il le ressentait vraiment. C’était une très belle expérience.

Une rencontre qui t’a influencé ?

Cela n’a pas été forcément une rencontre mais un évènement. Il y a 6 ans, Le festival d’art contemporain à Pauillac, où j’ai exposé la première fois. Pendant une semaine, j’ai été baigné dans une espèce de “Burning Man”, vu de l’intérieur ça ressemblait à ça. Il y a avait toute une série d’artistes talentueux et qui sont maintenant reconnus, notamment Toums qu’on ne présente plus. Il y avait Thibault Laget-Ro, un peintre basé à Paris… Landroid, un Street Arter… et plein d’autres… et d’évoluer dans cet ambiance là, avec des gens doués et créatifs pendant une semaine, m’a fait un déclic et je me suis dit, c’est ça… c’est ce que je veux faire. Inconsciemment, tous mes actes qui ont suivis cette semaine là, m’ont amenés jusqu’ici. 

La musique occupe-t-elle une place dans ton travail ?

La musique m’influence pas mal sur mon travail. Souvent elle m’accompagne dans tout le processus créatif. La musique m’aide à me concentrer. Il y a une chanson de 12 min que j’adore d’un groupe qui s’appelle  Shellac. C’est une musique qui te met en transe et permet de mettre le focus sur ce que tu es en train de faire. Mon style musical est très varié mais essentiellement du rock. Les albums les plus présents sont Radiohead, Deep Purple, Led Zeppelin… Souvent quand je photographie des portraits, je demande très vite au modèle, ce qu’ils veulent écouter, cela crée une ambiance familière, c’est aussi un outil.

Raconte nous, ta première expérience photographique ?

J’étais à la Fac, avec des potes nous avions monté un petit groupe de musique. Mais avec les emplois du temps, on avait du mal à se réunir pour répéter. Il me fallait quelque chose à me mettre sous la dent, j’avais besoin de faire, de créer, de construire. Je suis tombé sur une affiche qui annonçait un marathon photo argentique 24h, une liste de 12 thèmes, une pelloche de 12 poses. J’ai trouvé ça intéressant sauf que je n’avais pas encore d’appareil photo argentique. Je m’en suis acheté un à EasyCash à 50 balles. C’était un Canon A1, que j’ai toujours. Un pote qui faisait un peu de photo m’a expliqué les bases de la technique en 1h. J’ai acheté 3 rouleaux, j’ai fait des photos un peu merdiques mais voila, je me suis inscrit à ce marathon. Sur les 12 photos, 10 étaient floues. J’avais plein d’idées en tête mais techniquement je ne gérais pas. Et à partir de là, je me suis dit que je pouvais créer avec un appareil photo, figer des instants, jouer avec la lumière et la couleur. Ça a été un déclic. Quand on a un nouveau jouet on s’émerveille de tout ce qu’on peut faire avec.

Aujourd’hui, combien as-tu de “jouets” ?

Je dois en avoir une quarantaine, du plus petit au grand format… Dont 3 appareils fétiches ; mon Hasselblad, le jour où je me le suis offert j’étais très content. C’est un appareil qui me faisait rêver. Je ne m’en sers pas tous le jours mais j’ai plaisir à le sortir. C’est un tank à trimballer, c’est tout sauf pratique, mais c’est beau, ça fait un joli bruit et de belle photos. La technique est attachante. il y a aussi, le Mamiya 7II, moyen format 6×7, lui, tu peux le prendre partout. C’est une tuerie en terme de qualité d’image et d’efficacité du télémètre. Dès que je pars en voyage je l’emmène, il ne prend pas de place. Il est moche comme tout mais il fait de superbes photos. Mes photos préférées ont été faites avec ça. Et si je devais choisir une chambre, j’en ai 4… Ce serait la 8×10. C’est un merdier à trimballer (une valise, un trépied, un sac pour les châssis, c’est 12kg de matos), c’est un merdier pour faire une photo (ça peut prendre un heure pour faire un portrait), c’est un merdier financier, à développer, à scanner… mais j’aime ça, parce que c’est fait des P*** d’images.

Quel est le résultat le plus fou que tu aies obtenu ? 

C’est avec une optique, que j’utilise sur mes chambres. Un Aero-Ektar 178 mm qui ouvre à 2,5. C’est un très vieil objectif  des années 40, l’Aero-Ektar est une gamme d’objectifs produit par Eastman Kodak Company durant la seconde guerre mondiale. Ces objectifs équipaient des appareils photographiques de reconnaissance aérienne. C’est une optique assez particulière qui a en plus l’avantage de ne pas être trop imposante. J’ai la chance de pouvoir l’installer sur ma chambre 8×10. Elle a un rendu hallucinant, très peu de piqué mais avec un bokeh fou. La première vraie bonne expérience que j’en ai eu, c’était en forêt, en photographiant des arbres. Le rendu est magnifié grâce à ce flou qui part très vite très loin. Je me sers quelques fois de cet objectif aussi pour du portrait, il n’est pas évident à travailler, mais par contre il a une douceur  et des modelés incroyables. C’est purement esthétique. Le rendu fou est plus dans le visuel que dans le sujet et le discours de la photo.

Travailles-tu sur un projet en particulier ?

C’est un projet que j’avais en tête avant de partir à Paris, il y a 6 mois. L’idée est de proposer à des malvoyants ou non voyants, de réaliser et de faire l’opérateur de leur autoportrait, de créer leur propre image. Je rencontre donc des gens, des volontaires pour ce projet là, je discute avec eux autour de leur handicap récent ou plus ancien. C’est eux qui choisissent le lieu, leurs vêtements, la manière dont ils veulent être photographiés, et ce qu’ils veulent dire dans leur image. On met en place ce qu’ils veulent mettre en avant, des éléments, une histoire, un discours ou au contraire quelque chose de totalement neutre. C’est eux qui décident de tout, et moi je fais l’opérateur. En fonction de ce que eux perçoivent, je me charge de caler la lumière, l’ambiance… j’essaie de comprendre ce qu’ils pourraient voir. J’installe tout à la chambre 8×10 et je leur donne le déclencheur. C’est alors eux qui réalisent l’acte photographique. Je veux pouvoir donner la possibilité de faire un autoportrait à des personnes qui ne peuvent pas forcément le faire. Ce qui m’intéresse, c’est comment construire une image quand on ne la voit pas. C’est un projet humain, où je peux me sentir “utile” en faisant de la photo. C’est un moment très fort, un véritable échange. J’aime l’idée d’avoir une historie à raconter derrière une photo et qu’en plus cette photo là servira à quelqu’un.

Quelle est ta photo préférée ?

Ma photo préférée, est une photo que j’ai faite aux Açores. Je suis parti pour une semaine. Je me baladais en voiture avec ma chambre dans le coffre et tout à coup, au loin, je vois au large, une énorme formation nuageuse qui descendait jusqu’à toucher l’océan. Comme une langue de nuages qui vient embrasser l’océan. Je me suis vite installé. J’ai sorti le trépied, j’ai chargé le film, un vieux négatif périmé pour prendre cette photo. Je trouve que le résultat de cette image est fort, esthétique et à la fois, violent et doux. Si je ne l’avais pas faite, je l’aurais achetée. Depuis, je l’ai faite agrandir et encadrer, et je me réveille tous les jours devant.

© Miguel Ramos

Raconte nous, une anecdote ?

Pour ma série ”Portraire”, une série de grands portraits réalisés à la chambre 8×10 et au film Polaroid. À l’origine,  c’était une série que j’avais prévu de faire en négatif couleurs avec un rendu beaucoup plus froid, beaucoup plus plat. Et donc, j’ai fait ma première séance, avec la première modèle, j’avais chargé tout mes châssis avec mes plans film 8×10, dans le studio dans le noir. On a fait toutes les photos. On a du en faire 5 ou 6 avec différentes poses et réglages. Et à la fin, je lui propose de faire une dernière, sur un plan film Polaroïd. Donc on le fait, je le développe, et le rendu de la photo est magnifique. Je me suis dit, ok on en a au moins une de bonne. Je remballe tout mon matériel, je rentre chez moi avec le sentiment du devoir accompli. Sur ce, je me couche, et en pleine nuit, je me réveille, j’ai un doute Dans mon rêve, je me revois refaire toute ma séance, de l’arrivée dans le studio à la préparation du matériel… et là je me dis, “p***, j’ai chargé les plans film à l’envers”. Je me lève, à 5h du mat, j’ouvre le premier châssis pour vérifier et là… je l’avais foutu à l’envers. J’en ai développé une pour vérifier mais effectivement, il n’y avait rien. Toutes les photos faites au plan film négatifs couleurs, étaient vierges. il ne me restait plus que celle réalisée au Polaroïd. C’est donc à partir de là que j’ai réalisé la série à la chambre avec des plans film Polaroïd 8×10. Finalement, je suis satisfait.

Pour finir, quel conseil donnerais-tu aux photographes ?

Essayez de sortir de votre zone de confort, pour stimuler et aiguiser votre curiosité. Il faut prendre des risques, même si c’est raté. Mais en Photo, rien n’est fondamentalement grave. Mais il ne faut pas s’arrêter à ça Il faut continuer à chercher, à  se projeter, avoir de nouvelles ambitions. Une bonne photo n’est pas forcément une photo qui a été bien prise, mais qui a été bien choisie. Je suis certains que pleins de photographes ont des bijoux dans leurs disques dur ou sur leurs négatifs, mais quand ils ont fait le choix de n’en montrer qu’une, ils n’ont peut-être pas fait le meilleur. Pour moi une bonne photo, c’est une photo qui a été bien choisie et bien présentée. C’est un peu comme une chanson, bien composée, bien produite et bien enregistrée. C’est une combinaison de 3 facteurs : l’idée ou avoir saisi un instant, avoir su choisir la bonne et savoir la présenter. Et au final, pour la personne qui voit l’image, cette image doit lui faire marquer un temps d’arrêt. Une bonne photo peut faire poser des questions ; comment, pourquoi… une bonne photo doit interpeller.

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Pour découvrir l’intégralité de ses oeuvres, c’est sur son Site Web ! Elle n’est pas belle la vie ?

Photos : Sonia Goulvent pour Happe:n.

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