Masenko par la compagnie des figures The Show must go on jusqu’à la mort!

© Antoine Delage

Empty spaces, what are we living for Abandoned places,
I guess we know the score On and on, does anybody know what we are looking for.
Another hero, another mindless crime. 
Behind the curtain, in the pantomime.  Hold the line, does anybody want to take it anymore. 
The show must go on. The show must go on, yeah.
Inside my heart is breaking. 
My make-up may be flaking.  But my smile still stays on .
Freddie Mercury

Un banquet s’est installé dans une salle de théâtre, sur cette table d’apparat de quoi boire et manger… les portes s’ouvrent accueillant les spectateurs dans un lieu fait d’ombre et de lumière.

Pendant que chacun se sert, un crooner au micro argenté, le maître du jeu, s’avance pour énoncer les règles de cette singulière soirée. Son œil de verre nous engage à nous installer tranquillement. L’espace bifrontal s’organise comme une arène d’où le spectacle va surgir. Des comédiens se présentent, prêt à en découdre avec le texte, il s’agira de duels, de provocations, de combats… Mais dans l’agitation du Show, le bouillonnement des corps ne tarde pas à désorganiser les codes, à modifier l’ordre établi. Entre blouson de cuir et musique western, apparaissent peu à peu des comédiens fatigués de combattre. Gabriel Haon, Estelle Magaud et Romain Martinez tentent alors de s’échapper de là, retenus par Jonathan Harscoët qui en a décidé autrement.  »Tu veux jouer, viens on va jouer » hurle l’un d’eux  »On reprend ! » et le jeu continue, farce mélancolique qui les mènera jusqu’à la mort.

Le trouble s’insinue chez le spectateur, qui ne sait alors plus qui du comédien ou du personnage parle, les lumières organisent les ruptures, alternant services et projecteurs. C’est un jeu du vrai et du faux, un jeu du jouer qui brouille les pistes de compréhension, laissant chacun seul face aux textes d’Henri Michaux, de Bertolt Brecht, d’Arthur Rimbaud, de Shakespeare… Ça tape, ça cogne, ça hurle pour dire  »le néant sur les vivants ». Et puis le silence fait effraction, organise des lignes de fuite dans ce chaos théâtral, les corps emplissent l’espace, chacun des comédiens cherchant comment stopper ce combat singulier, comment sortir de l’arène.

© Antoine Delage

Rencontre avec la compagnie des figures

Romain Martinez : On invite les gens à un endroit, on ne les invite pas à une pièce de théâtre.

Le combat/ La violence

ML: Sur la question du combat, je crois qu’on pouvait pas vraiment se passer de la violence, ça aurait été vraiment trop poli de garder nos distances avec ça.

RM : En tant que comédien, il y a un plaisir à jouer la violence, ça permet quelque chose de cathartique qui libère et qui du coup, crée des moments plus en suspend, plus en lâcher prise, en perte de contrôle…. Et puis fondamentalement, pour le spectateur c’est amusant de voir des comédiens se foutrent sur la gueule. C’est comme Tarantino, si on l’adore c’est qu’il y a un truc latent et puis au bout d’un moment ça part dans tous les sens, ça pète, ça déborde.

Jouer à Jouer

ML: Dans notre dramaturgie, il y a un code très clair où on joue, on est bien clair sur le fait qu’on joue, il n’y a pas d’illusion sur le fait qu’on est bien là pour jouer, et puis ça déborde petit à petit pour entrer dans une dynamique qui nous échappe totalement et qui va jusqu’à la mort. Si on a fait le choix d’aller aussi loin, c’est pour répondre à une question qui nous a travaillée tout au long de cette création, c’est la question de l’expressionnisme outrancier… Jusqu’où on peut aller et y croire quand même, se laisser embarquer par l’émotion même si clairement on sait qu’on joue. C’est pour ça aussi qu’on passe dans la symbolique, quand on tue dans la pièce ça n’est pas avec l’arme mais en mimant l’arme.

Jonathan Harscoët : Pour nous tuer avec le flingue, c’est un réalisme qui ne collait pas, ça fait plus partie du jeu de tuer avec sa main et faire que ça marche. On enlève le réalisme pour amener le spectateur avec nous.

ML: On s’est posé la question par rapport au fait de mettre du sang dans la réalité et on a fait le choix de travailler sur la projection de l’acteur et de ce qu’il voit.

RM: C’est vrai que pour Tarantino y’a un choix plutôt du côté du réalisme et nous la direction qu’on a pris c’est de tendre vers un endroit plus poétique.

L’altérité

JH: Ça s’exprime dans des moments comme celui où Estelle dit, j’ai envie de rentrer chez moi, de prendre un café, de retrouver une vie, c’est-à-dire, je suis là parce que je suis obligée d’assurer le spectacle, je suis là parce qu’il faut combattre, mais moi ce que je veux fondamentalement, c’est pas d’être ici. Romain, Gaby aussi lâche et il n’y a que moi qui veut rester sauf que je suis tout seul. D’ailleurs personne ne me tue mais le seul fait de me retrouver tout seul me fait mourir.

ML: Il se retrouve en manque cruel d’altérité et il en crève… Mais je crois aussi que l’altérité c’est entre les textes, c’est aussi le choix de mettre du Brecht à côté de Shakespeare à côté de Michaux, c’est de mettre des écritures très quotidiennes à côté de Rimbaud. Quand Jonathan dit le texte  »reviens » c’est un texte de Rimbaud à Verlaine après qu’il lui ai tiré dessus. Donc c’est à la fois à travers les textes et entre les textes… A la fois entre les comédiens, entre le comédien et son propre personnage…

RM: C’est aussi dans le rapport au public qui peut bouger, soit on est dans un rapport direct, soit parfois le public n’existe plus pour nous…

Les textes

ML: Les textes, c’était des choix très intuitifs à la base et puis après on est passé au plateau pour construire….

RM: On a essayé de voir ce qui survivait à l’exercice du plateau, comment faire cohabiter du Shakespeare avec du Michaux, quelle résonance il y avait entre les textes, et le chemin qu’on pouvait trouver dedans. Au début, on a posé tous les textes, on s’est amusé à créer des chemins différents et puis à l’exercice du plateau des trajectoires se sont dessinées qui nous paraissaient cohérentes.

M: Masenko c’est un spectacle qu’on pourrait recréer à l’infini avec les mêmes textes, mais à un moment on s’est dit voilà ça c’est la forme et la dramaturgie qu’on a choisi, qu’on veut défendre et qu’on va jouer, avec les faiblesses qu’elle peut avoir et les forces et qu’on va assumer.

© Antoine Delage

Sortir du jeu

Estelle Magaud : Ça n’est pas une fuite, c’est pour chacun une vraie prise de décision de se dire:  »En fait, je suis fatiguée d’être là, avec eux, dans ce moment là et même si je les ai ardemment désirés dans un premier temps en fait… Ben non j’ai envie de vivre une vie normale et je prends la décision de dire que: ok j’me casse, c’est fini… Faites ça sans moi les gars ». Du coup, c’est pas tellement une fuite c’est pas je pars parce qu’il y a une frayeur quelque part, c’est plus un choix.

ML: C’est plus dans une notion de ligne de fuite, on pense aller par là et puis d’un coup… C’est des volontés déjouées…

Masenko est un objet théâtral hybride et décalé qui questionne la violence et l’altérité, le combat et l’épuisement. Plaisanterie ou jeu de massacre, il interroge aussi le spectateur sur son propre rapport au théâtre, sur tous ces artifices qui malgré tout nous touchent.C’est aussi une parole qui émerge avec fragilité et force autour de textes poétiques, incisifs.

Cet objet en construction est mis en scène par Matthieu Luro et la compagnie des figures, joué au lieu sans nom l’hiver dernier, il est en quête de nouveaux espaces de présentation pour pouvoir se déployer.

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